[Chronique] Histoire culturelle du chant scat : Le moment où la voix devient instrument
Column fr History Improvisation Jazz Vocal
Prologue La liberté née au moment de l’abandon du sens
Texte : mmr|Thème : L’histoire culturelle de la naissance, de la diffusion et du renouveau du chant scat, où la voix devient rythme et mélodie au-delà des mots.
Le chant scat est une expression vocale qui s’éloigne temporairement du langage significatif et chante de manière improvisée en utilisant des syllabes et des onomatopées. Cette méthode consistant à traiter la voix elle-même comme un instrument à travers la mélodie, le rythme, le timbre et le phrasé a été bien plus qu’une simple technique de chant dans l’histoire du jazz. Il s’agissait d’un acte qui actualisait les questions mêmes : « Qu’est-ce qu’un chanteur ? » et « Quel rôle joue la voix ? »
Aux États-Unis du début du XXe siècle, le jazz était une musique soutenue par le corps et la mémoire plutôt que par des partitions. L’improvisation n’était pas un ornement, mais une pratique au cœur de la musique. Scat est le résultat naturel de cette nature improvisée qui s’étend à la voix. En abandonnant temporairement les mots porteurs de sens, les chanteurs ont pu se mettre au même niveau que les interprètes.
Les développements dans la technologie d’enregistrement étaient également importants. En passant des cylindres de cire aux disques de gomme-laque, l’improvisation est passée d’un événement ponctuel à quelque chose qui est écouté, analysé et imité à plusieurs reprises. Le Scat était également une forme d’expression extrêmement moderne, où des éclairs d’inspiration momentanés devenaient figés dans l’histoire.
C’est lorsque la voix est dénuée de sens que la liberté d’improvisation s’accroît pleinement pour la première fois.
Chapitre 1 L’improvisation vocale comme préhistoire
Bien qu’il soit difficile d’identifier les origines directes du chant scat, sa préhistoire existe clairement. Dans les cultures musicales originaires d’Afrique, la voix n’était pas seulement un outil de communication de mots, mais aussi un acte physique responsable du rythme et de la hauteur. Le sentiment qu’un langage significatif et des vocalisations dénuées de sens coexistent dans le même espace était profondément enraciné dans l’appel-réponse et la musique rituelle.
Dans les chants de travail et les horreurs des champs chantés dans les plantations du sud des États-Unis, des voyelles allongées et des cris improvisés formaient le rythme du travail. Ces vocalisations ressemblaient plus à du mouvement qu’à des mélodies, et la voix fonctionnait comme une extension du corps.
Dans les vaudevilles et les music-halls du début du XXe siècle, il était courant de chanter avec de nombreuses syllabes dénuées de sens pour attirer l’attention du public. Même dans les premiers enregistrements vocaux de jazz qui subsistent, on peut observer l’habitude de briser les fins des mots et d’allonger les syllabes. Ce sont là les germes de la sensibilité qui sera plus tard formalisée sous le nom de scat.
Scat n’est pas une invention soudaine, mais l’accumulation d’une longue pratique consistant à traiter la voix comme un son.
Chapitre 2 Louis Armstrong et le moment de l’officialisation
Au milieu des années 1920, l’enregistrement one-shot était la norme dans les studios d’enregistrement de Chicago et de New York. Les interprètes devaient terminer plusieurs minutes parfaitement en même temps que le signal du début de l’enregistrement. La tension du scat de Louis Armstrong est indissociable de cet environnement d’enregistrement.
Dans son scat, les syllabes n’ont aucun sens, mais la disposition rythmique est très claire. Le début de la phrase est l’attaque de la trompette, et la fin converge naturellement avec le souffle. Ici, la voix agit comme un instrument mélodique et l’absence de paroles devient une condition préalable plutôt qu’une omission.
Si vous écoutez attentivement les disques de cette époque, vous verrez que le sentiment de distance par rapport au groupe était également important. Le scat ne se perd pas dans l’accompagnement, mais il ne ressort pas trop non plus. Le sens de l’improvisation au sein de l’ensemble était déjà perfectionné.
Armstrong n’a pas transformé la voix en instrument ; il a prouvé que la voix est un instrument.
Chapitre 3 L’ère du swing et le raffinement de la technique
Les enregistrements de big band dans les années 1930 exigeaient que les chanteurs fassent forte impression en peu de temps. Scat est un moyen efficace pour y parvenir. Lorsque vous écoutez les enregistrements d’Ella Fitzgerald, vous pouvez entendre que chaque syllabe est précisément maillée avec la section rythmique.
Bien que son scat ait une ligne mélodique claire, il contient toujours de subtiles fluctuations. C’est comme si la sensation du temps qui oscille d’avant en arrière, propre au swing, était visualisée à travers la voix. Dans l’enregistrement, elle reprend le rythme de manière transparente, même lorsqu’elle entre immédiatement après un solo instrumental.
Si l’on pseudo-transcrit un refrain d’improvisation typique du scat, on peut en voir la structure. Cela commence par un léger “ba-doo-la” rebondissant, suivi d’une courte respiration. La mesure suivante se divise en syllabes, « bop-ba-dee-ah », parfaitement synchronisées avec le motif de roulement du tambour. À la fin de la phrase, baissez le ton et allongez les voyelles pour atterrir naturellement sur la walking bass.
Ce qui est important, c’est le placement plutôt que les syllabes elles-mêmes. Les respirations sont toujours placées aux pauses rythmiques et non aux pauses sémantiques des phrases. La voix ne chante pas une mélodie, mais joue la mesure.
Le scat de Cab Calloway, en revanche, était plus une extension de scène qu’un studio. Des syllabes exagérées, des pauses qui attirent la foule et des phrases répétées créent une expérience musicale participative. L’immédiateté est ici plus importante que la précision.
Le Scat est devenu une expression qui embrasse à la fois une technique sophistiquée et une joie populaire.
Chapitre 4 Bebop et instrumentalisation vocale
Les enregistrements Bebop de la fin des années 1940 avaient une tension similaire à celle d’une performance live, même en studio. Le tempo est rapide, les harmonies sont complexes et il existe toujours de multiples options d’improvisation. Scat nécessite ici un jugement instrumental complet.
Dans les enregistrements de Sarah Vaughan, le scat progresse comme s’il s’enfilait dans les accords. Les syllabes sont courtes et claires, comme si votre voix suivait les voicings du piano. Ses sauts des registres graves aux registres aigus ne révèlent aucune limitation physique de sa voix.
Utiliser vocalement des idiomes bebop était un acte qui présupposait une compréhension de la théorie de l’improvisation. Ici, le scat passe de l’expression sensorielle à la pratique théorique.
Durant la période bebop, le scat est devenu une performance musicale plutôt qu’une chanson.
Chapitre 5 Jazz moderne et introspection de l’expression
Après les années 1950, l’environnement d’enregistrement est progressivement devenu plus stable et il est devenu possible d’enregistrer d’infimes différences d’expression. Scat est devenu une question de qualité plutôt que de quantité et de densité plutôt que de vitesse.
Sur les enregistrements de Chet Baker, le scatting est presque un murmure. Il y a peu de syllabes et le souffle placé à la fin de la phrase joue un rôle important. Même le silence fait partie de l’improvisation.
Scat a déplacé son attention de la technique extravertie vers l’expression intérieure.
Chapitre 6 Free Jazz et déconstruction des voix
Dans les années 1960, les studios servaient de laboratoires pour l’enregistrement du free jazz. Les chanteurs s’affranchissent des mélodies et des progressions d’accords et explorent eux-mêmes les possibilités de leur voix.
Une prise improvisée n’a pas de structure de chœur traditionnelle. Le début commence par des respirations presque silencieuses, et progressivement des sons fricatifs tels que « ha » et « euh » sont mélangés. Il n’y a pas de tempo défini et les voix apparaissent par intermittence en réponse au battement du saxophone ou au martèlement de la batterie.
Scat n’est pas ici une série de syllabes, mais une série d’actes vocaux eux-mêmes. La hauteur est indéfinie, les voyelles sont déformées et le souffle envahit l’intérieur de la phrase. A travers l’enregistrement, la voix apparaît comme une entité tierce qui n’est ni un instrument mélodique ni un instrument de percussion.
En se déconstruisant, Scat retrouve le pouvoir primordial de la voix.
Chapitre 7 Scat comme vocabulaire syllabique
Même si les syllabes utilisées dans scat peuvent paraître arbitraires, elles ont en réalité une certaine tendance fonctionnelle. Les chanteurs sélectionnent inconsciemment les syllabes qui correspondent à la façon dont l’instrument est joué.
“ba”, “bop” et “da”, qui contiennent des sons plosifs, sont souvent utilisés dans les situations où vous souhaitez rendre l’attaque claire. Ceux-ci produisent un effet similaire à celui d’une trompette ou d’un saxophone. D’un autre côté, les syllabes telles que « doo », « loo » et « la » qui sont centrées sur des sons fluides et des voyelles conviennent aux phrases legato et aux intervalles de maintien.
Les fricatives « ske », « sha » et « tss » fonctionnent souvent comme des lacunes ou des accents dans le rythme et sont hautement compatibles avec les charleys de batterie et le jeu de pinceaux. Le vocabulaire de Scat est choisi pour ses propriétés acoustiques plutôt que pour sa signification.
Les syllabes scat ne fonctionnent pas comme des mots mais comme une technique de performance.
Chapitre 8 Des influences qui vont au-delà du jazz
Avec les progrès de la technologie d’enregistrement, les fragments de scato sont devenus soumis à l’échantillonnage et à la cotation. La voix est à la fois une performance et une matière, traversant les genres.
Les idées scat se sont répandues, depuis les légères improvisations vocales de la bossa nova jusqu’aux faux chants de la soul et du funk, en passant par le travail en chœur de la pop.
Scat a transcendé les genres et a continué à étendre la liberté de voix.
Chapitre supplémentaire : Scat pour les japonais
La raison pour laquelle les japonais trouvent le scat difficile n’est pas tant la technique que la structure de la langue. La langue japonaise est centrée sur les voyelles, avec peu de consonnes consécutives et des coupures nettes entre les syllabes. En conséquence, les expressions rythmiques détaillées utilisant des plosives et des fricatives sont difficiles à incarner.
De plus, les vocalisations japonaises ont un lien étroit entre le sens et le son, et il est facile de ressentir une résistance psychologique à prononcer des syllabes dénuées de sens. Scat nécessite le courage de ne pas prononcer la syllabe, et ce sentiment peut être plus facile à acquérir pour les locuteurs non natifs.
En regardant l’histoire du chant de jazz japonais, le chant avec des paroles a été accepté dès le début, tandis que le scatting instrumental a été traité avec prudence. Derrière cela se cache la différence de langue et de culture.
L’apprentissage du scat ne commence pas par une technique vocale, mais par une mise à jour de sa vision du langage.
Final Chapter Une voix qui continue de résonner hors du sens
L’histoire culturelle du chant scat est aussi une histoire des possibilités de la voix. Du langage porteur de sens aux matériaux purs qui composent la musique. Ce basculement a ébranlé les valeurs mêmes de la musique du XXe siècle.
Tant que l’acte d’improvisation existe, la voix sort à nouveau du sens. Le Scat n’est pas une technique du passé, mais c’est toujours une question d’actualité.
Tant que la voix sera libérée sous forme de son, l’histoire du scat ne finira jamais.